mercredi 28 octobre 2026

Prologue

 

Esther

 

 

 

Liège, le 24 juin 1964.

 

Il est terrible le bruit du froissement de l’horaire de train dans une chambre d’hôtel

Il est terrible ce bruit quand on sait qu’il nous éloigne à jamais d’Aubel.

 

Il fait chaud ce soir. Très chaud. J’ai enlevé mon chapeau, ma robe, mes bas. Je les ai sagement rangés sur l’accoudoir du fauteuil de la chambre d’hôtel. Je ne voudrais pas que mes vêtements soient fripés pour le rendez-vous de demain matin. Et pourtant, j’ai encore chaud! Est-ce  la canicule ? Le stress ? Ce premier voyage, seule, vers la capitale? L’angoisse d’une nouvelle vie ?

Mais pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas dit « non » ? Pourquoi, ai-je encore acquiescé, comme à mon habitude ! Ce n’était pas mon souhait, cette nouvelle vie, être fortunée,  entourée d’appareils électro-ménagers qui soi-disant facilitent le quotidien. C’était plutôt le leur, le désir de mes parents ! Quitte à m’exiler d’Aubel, Bruxelles n’était pas la destination que j’aurais choisie mais bien Paris.

-« C’est hors de question », avait rétorqué mon père ! « Je t’ai dégoté cet emploi de secrétaire dans cette grande société et tu vas passer l’entretien. Tu as intérêt à le réussir ! »

Alors, voilà ! Maintenant, j’ai à peine 20 ans. Je suis embarquée vers l’inconnu et j’ai chaud. Ce soir, j’ai juste  le courage de déposer les quelques bagages que je trimballe, toute ma vie en fait, et de m’affaler sur le lit.

L’angoisse me prend au ventre. Je consulte à nouveau cet horaire pour ne pas rater mon train, demain matin.

-«Cela devrait aller… » a tenté de me rassurer le tenancier de l’hôtel. Il m’a aussi indiqué  quelques restaurants pour me sustenter et me divertir.  Mais je n’ irai pas. Je ne vais pas gaspiller mon argent et puis, j’ai trop chaud.

Je n’ai juste qu’une envie. Me laisser bercer par les sons qui m’entourent. Mais ils me paraissent si pauvres : le froissement de la feuille de papier, le hennissement d’un ressort de matelas, le clapotis de l’eau dans le lavabo de la chambre d’à côté, les klaxons. Ça va être ça ma vie ? Cette pauvreté de paysage sonore ? Moi, qui passais des heures, allongée dans l’herbe du jardin à deviner quel oiseau piaillait près de moi, à essayer de repérer d’où provenait son chant. Chaque mélodie me remplissait de joie. Chaque bruissement d’arbres  me ravissait. Je pouvais reconnaître le moindre balancement de feuilles. Je distinguais le passage de l’écureuil à celui du merle chanteur. C’est sans vous parler de la rumeur de la forêt. J’aimais me  balader  dans le  silence froid de l’ hiver comme dans la symphonie des oiseaux à l’aube d’un nouveau jour. Rien à voir avec les sonorités métalliques qui m’agressent ici.

Déçue, j’essaie de m’évader en pratiquant un  de mes passe-temps favoris. Je me remémore un poème de Jacques Prévert, un de mes auteurs préférés. Je me laisse dodeliner par la rythme des mots. Le thème, morbide, correspond parfaitement à mon ressenti du moment. Mais irais-je jusqu’au meurtre ?

Malgré moi, les paroles se modifient d’elles-mêmes.

« Il est terrible le bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain

Il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim » (1)

Il est terrible le bruit du froissement de l’horaire dans une chambre d’hôtel

Il est terrible ce bruit quand on sait qu’il nous éloigne à jamais d’Aubel.

 

Esther s’arrête. Elle n’ose continuer à changer les paroles. Elle s’identifie trop à cet homme qui a faim. Elle n’a pas faim, elle. Elle, elle a chaud.

Mais à force de se taire, de dire « oui » à tout le monde, de tout accepter, les digues ne vont-elles pas craquer ? Elle n’ose l’imaginer.

Alors, elle se concentre à nouveau sur le froissement du papier de l’horaire de train.

Un, deux, trois. Un, deux, trois. Cela fait trois fois qu’elle l’a vérifié. Maintenant, elle peut se coucher.

 

Les néons blafards clignotent  juste au-dessus de sa fenêtre. Une fois, deux fois, trois fois.

Une, deux, trois.

On dirait du morse. Mais ce langage-là, elle ne le connait pas. Encore une inconnue dans ce nouveau monde. Encore un rythme auquel elle devra s’habituer.

Un, deux, trois…

 

(1)   La grasse matinée, Jacques Prévert, 1946

 

1 commentaire:

  1. Bonjour Danièle,
    Esther, une jeune femme au bord de basculer dans un autre monde, sans l'exaltation d'une jeunesse qui a la chance (?) de pouvoir s'évader librement vers un avenir plus vaste celui qui l'attend obligatoirement.
    Où est le bonheur dans tout ça ?
    Timorée, apparemment, Esther (un prénom un peu vieillot pour une jeune fille de vingt ans ?) existe déjà et ses atermoiements sont touchants.
    Pourquoi ces atermoiement, justement ?
    Pourquoi cette fuite (?) dans les rêveries pastorales ?
    Esther ne peut que nous surprendre par l'histoire qui va se développer autour d'elle.
    Bien à toi,
    Jan.

    RépondreSupprimer

Prologue

  Esther       Liège, le 24 juin 1964.   Il est terrible le bruit du froissement de l’horaire de train dans une chambre d’hôte...