Esther

Liège, le 24 juin 1964.
Il est terrible le bruit du froissement de l’horaire
de train dans une chambre d’hôtel
Il est terrible ce bruit quand on sait qu’il nous
éloigne à jamais d’Aubel.
Il fait chaud ce soir. Très chaud. J’ai enlevé mon chapeau, ma robe, mes
bas. Je les ai sagement rangés sur l’accoudoir du fauteuil de la chambre d’hôtel.
Je ne voudrais pas que mes vêtements soient fripés pour le rendez-vous de demain
matin. Et pourtant, j’ai encore chaud! Est-ce la canicule ? Le stress ? Ce premier
voyage, seule, vers la capitale? L’angoisse d’une nouvelle vie ?
Mais pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas dit « non » ?
Pourquoi, ai-je encore acquiescé, comme à mon habitude ! Ce n’était pas
mon souhait, cette nouvelle vie, être fortunée, entourée d’appareils électro-ménagers qui
soi-disant facilitent le quotidien. C’était plutôt le leur, le désir de mes
parents ! Quitte à m’exiler d’Aubel, Bruxelles n’était pas la destination
que j’aurais choisie mais bien Paris.
-« C’est hors de question », avait rétorqué mon père ! « Je
t’ai dégoté cet emploi de secrétaire dans cette grande société et tu vas passer
l’entretien. Tu as intérêt à le réussir ! »
Alors, voilà ! Maintenant, j’ai à peine 20 ans. Je suis embarquée
vers l’inconnu et j’ai chaud. Ce soir, j’ai juste le courage de déposer les quelques bagages
que je trimballe, toute ma vie en fait, et de m’affaler sur le lit.
L’angoisse me prend au ventre. Je consulte à nouveau cet horaire pour ne
pas rater mon train, demain matin.
-«Cela devrait aller… » a tenté de me rassurer le tenancier de
l’hôtel. Il m’a aussi indiqué quelques
restaurants pour me sustenter et me divertir. Mais je n’ irai pas. Je ne vais pas gaspiller
mon argent et puis, j’ai trop chaud.
Je n’ai juste qu’une envie. Me laisser bercer par les sons qui
m’entourent. Mais ils me paraissent si pauvres : le froissement de la
feuille de papier, le hennissement d’un ressort de matelas, le clapotis de
l’eau dans le lavabo de la chambre d’à côté, les klaxons. Ça va être ça
ma vie ? Cette pauvreté de paysage sonore ? Moi, qui passais des
heures, allongée dans l’herbe du jardin à deviner quel oiseau piaillait près de
moi, à essayer de repérer d’où provenait son chant. Chaque mélodie me
remplissait de joie. Chaque bruissement d’arbres me ravissait. Je pouvais reconnaître le moindre
balancement de feuilles. Je distinguais le passage de l’écureuil à celui du
merle chanteur. C’est sans vous parler de la rumeur de la forêt. J’aimais
me balader dans le
silence froid de l’ hiver comme dans la symphonie des oiseaux à l’aube d’un
nouveau jour. Rien à voir avec les sonorités métalliques qui m’agressent ici.
Déçue, j’essaie de m’évader en pratiquant un de mes passe-temps favoris. Je me remémore un poème
de Jacques Prévert, un de mes auteurs préférés. Je me laisse dodeliner par la rythme
des mots. Le thème, morbide, correspond parfaitement à mon ressenti du moment.
Mais irais-je jusqu’au meurtre ?
Malgré moi, les paroles se modifient d’elles-mêmes.
« Il est terrible le bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir
d’étain
Il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a
faim » (1)
Il est terrible le bruit du froissement de l’horaire
dans une chambre d’hôtel
Il est terrible ce bruit quand on sait qu’il nous
éloigne à jamais d’Aubel.
Esther s’arrête. Elle n’ose continuer à changer les paroles. Elle
s’identifie trop à cet homme qui a faim. Elle n’a pas faim, elle. Elle, elle a
chaud.
Mais à force de se taire, de dire « oui » à tout le monde, de
tout accepter, les digues ne vont-elles pas craquer ? Elle n’ose
l’imaginer.
Alors, elle se concentre à nouveau sur le froissement du papier de
l’horaire de train.
Un, deux, trois. Un, deux, trois. Cela fait trois fois qu’elle l’a
vérifié. Maintenant, elle peut se coucher.
Les néons blafards clignotent
juste au-dessus de sa fenêtre. Une fois, deux fois, trois fois.
Une, deux, trois.
On dirait du morse. Mais ce langage-là, elle ne le connait pas. Encore
une inconnue dans ce nouveau monde. Encore un rythme auquel elle devra s’habituer.
Un, deux, trois…
(1)
La grasse matinée, Jacques Prévert, 1946
Bonjour Danièle,
RépondreSupprimerEsther, une jeune femme au bord de basculer dans un autre monde, sans l'exaltation d'une jeunesse qui a la chance (?) de pouvoir s'évader librement vers un avenir plus vaste celui qui l'attend obligatoirement.
Où est le bonheur dans tout ça ?
Timorée, apparemment, Esther (un prénom un peu vieillot pour une jeune fille de vingt ans ?) existe déjà et ses atermoiements sont touchants.
Pourquoi ces atermoiement, justement ?
Pourquoi cette fuite (?) dans les rêveries pastorales ?
Esther ne peut que nous surprendre par l'histoire qui va se développer autour d'elle.
Bien à toi,
Jan.