lundi 18 mai 2026

Texte définitif et complet !

 

Erjon

ou

Le Désordre des Choses

 

Prologue

 

Il fait froid, en ce début de soirée.  Erjon se dit qu’il y aura moins de monde au Skatepark communal.  Il espère surtout que les grands qui l’embêtent chaque fois seront trop frileux pour s’y rendre également.  Il a rendez-vous avec Marek son copain de classe et meilleur ami depuis toujours. 

Les parents d’Erjon et de Marek sont originaires de la frontière de l’ancienne République Démocratique Allemande et de l’ex Tchécoslovaquie.  À la chute du mur de Berlin, les deux familles ont pu déménager vers l’ouest et changer de profession.  Ils habitent maintenant Tiergartenstrasse, à côté du Zoo de la capitale, un quartier très animé qui contraste fortement avec la grisaille de la ville du sud-est qu’ils ont fuie.

Marischka, sa maman qui le couve et qui ne le voit pas grandir, s’assure qu’Erjon a bien des protections de genoux sous le jean épais, des gants renforcés de gardien de but, une chaude écharpe de laine et le nouveau casque acheté par son père, sous-directeur au Service des Immondices de la Ville.

Ainsi affublé, « Superman », comme l’appelle son pote Marek, Erjon, quinze ans mais petit de taille, se rend fièrement vers la plaine de jeux.  Fier, il l’est assurément, ses parents n’occupent-ils pas des emplois respectables ?  Ce n’est pas la maman, aujourd’hui secrétaire de direction au prestigieux zoo de Berlin qui dira le contraire.  Elle en oublie presque que, comme des milliers de femmes de l’Est, elle avait été contrainte à collaborer occasionnellement et en toute discrétion avec la Stasi, la lugubre police secrète d’État coupable de toutes les exactions imaginables pour contrôler la population.

 

Les grands sont déjà là et monopolisent les pistes du Skatepark !  Tous ceux qui ne font pas partie de la bande doivent se contenter de les admirer depuis le bord des tremplins.

-          Hé !  Le Russe !  Tu te crois dans la taïga, équipé comme ça ?

Erjon fait mine d’ignorer l’invective habituelle.  Surtout ne pas répondre, ce qui leur permettrait d’ironiser sur son accent de l’Est !  Les berlinois de l’Ouest n’ont pas vu arriver ces « Russes » d’un bon œil, Allemands souvent surqualifiés mais habitués à toutes les compromissions pour obtenir un statut plus enviable…

Avec Marek, il ne s’attarde pas et décide de rejoindre la piste de la Friedensburg-Oberschule, l’établissement d’enseignement secondaire qu’ils fréquentent tous les deux.  D’autres skateboarders, qui ont également fui les voyous, dévalent déjà les rampes installées dans la cour accessible de l’école et exhibent la variété de leurs figures…

-          Oh regarde !  Pétra est là !

-          Tu m’étonnes !  Elle te suit comme un petit chien !

-          Salut les garçons !  Je suis passée par le Skatepark mais je me suis doutée que vous seriez ici…

-          T’as pas ta planche ?

-          Ma mère ne veut pas que je rentre quand il fait noir.  Je ne peux pas rester longtemps...

-          Si tu veux, tu peux prendre la mienne…

-          Tu ne vois pas que je suis en jupe ?

Erjon rougit et bafouille,

-          Si, bien sûr, mais, euh, tu vas t’ennuyer à nous regarder…

 

Chapitre 1

 

-          Mon père m’a dit que ton rat s’est à nouveau échappé dans la cage d’escalier de l’immeuble.  Heureusement qu’il était là, mon père, parce que le vieux du sixième courait derrière avec une raclette…  Faudrait lui mettre, je ne sais pas quoi, un ruban, un collier pour qu’on sache que c’est le tien et pas un rat sauvage !  Ou l’enfermer carrément !

-          Carolus court en liberté dans l’appartement et sur le balcon pendant toute la journée.  Il va de lui-même dans sa cage le soir, ou dans la cuisine pour manger.  Il n’a jamais été emprisonné et pas question de le faire, il aime courir !

Le ton d’Erjon est péremptoire !

-          Marek, dis-lui que les gens ont peur de ce rat !  Il est gigantesque !  Il fait peur !

-          Pétra, Erjon l’élève depuis des mois et ce rat n’a jamais mordu personne. 

-          Il se cache même quand il ne connaît pas les gens ! intervient Erjon qui espère ainsi mettre fin à cette discussion.  Ce n’est pas la première et il y fort à parier que ce ne sera pas la dernière...  Il ajoute :

-          Bon, je suppose que c’est foutu pour le skate ce soir !

 

 

Un peu morose, le trio se rend vers la Tiergartenstrasse et la résidence de leurs familles.

Les parents d’Erjon ne sont pas encore rentrés.  Tant pis, il doit nourrir Carolus.  Mais où donc se trouve sa gamelle ?  Dans le lave-vaisselle sans doute, alors il se met à la recherche d’un autre bol qui fera l’affaire en attendant…

Dans le fin fond d’une armoire de la cuisine, il met la main sur un bol blanc délicatement décoré, incontestablement une porcelaine ancienne !   

-          Wouah !  qu’est-ce que c’est beau !  Carolus, ce soir, tu es un roi !

Indifférent, Carolus se précipite vers sa pâtée et lui fait un sort, les pattes avant dans le bol délicatement décoré…

C’est la première chose que sa mère aperçoit en rentrant.

-          Erjon, tu es fou !  C’est un trésor !

-          Ce bol, un trésor ?

-          Tu ne vois pas qu’il est orné des armes des Wittelsbach, la maison royale de Bavière ?  Je l’ai reçu de ma grand-tante qui travaillait pour Elisabeth Wittelsbach…

-          Sissi ?

-          Oui. Quand l’impératrice a quitté Miramar pour la Suisse, elle a partagé son service personnel entre ses domestiques.  Ma grand-tante a choisi ce bol que Sissi demandait tous les jours pour son thé…

-          C’est un grand bol, pour un thé !

-          Où l’as-tu retrouvé ?

-          Dans l’armoire, là…

-          Je pensais l’avoir perdu en quittant Bärenstein ou pendant notre voyage…  Tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse !

-          Sans Carolus, je ne l’aurais pas trouvé !  C’est vraiment un trésor ?

-          C’est une pièce unique, historique…

-          N’empêche, pour boire du thé, je préfère nos fausses tasses chinoises que cette… soupière !

 

 

-          Bonjour Monsieur Glûck !

-          Bonjour Erjon !  Alors, ce devoir ?  Est-ce que tu as enfin compris l’énoncé de cette équation ?

-          Bof !  C’est Marek qui me l’a expliquée mais je ne comprends toujours pas comment…

-          Tu connais toutes les formules par cœur.  Est-ce si difficile de les appliquer ?

-          Non, quand on m’explique c’est même évident mais je ne parviens pas à les…

-          On ne fera pas de toi un ingénieur !  Heureusement que tu es brillant dans les autres branches.

 

Erjon adore ce prof, c’est même son prof préféré avec Madame Knef, la prof d’allemand.  Ernst Glück fascine.  Physiquement, il a d’un champion de natation, la souplesse, la taille et la carrure.  Personne ne l’imagine en prof de math sec et intransigeant.  Ernst Glück dirige également l’atelier d’initiation au théâtre des activités parascolaires.

Comme d’autres professeurs, il a été touché par ce gamin et son ami qui, venus de l’Est, font preuve d’une farouche volonté de s’intégrer et de réussir leurs études. 

La sonnerie de fin des cours résonne dans les couloirs.  Comme le veut l’usage, les élèves de la classe frappent alors du poignet sur leurs bancs en guise de remerciement et d’au revoir avant de rassembler leurs affaires dans leurs cartables…

 

Chapitre 2

 

-          Alors, tu lui as mis un ruban ou un collier à ton monstre ?

-          Un ruban à un rat, non mais !  Viens chez moi, tu verras par toi-même comme ce « monstre » est câlin…

-          Beurk, ne compte pas sur moi pour le caresser, ton Carolus !

-          Mes parents ne sont pas là.  J’ai caché une bouteille de schnaps dans ma chambre…

-          Oh !  Je ne bois pas ça, tu as du Coca ?

-          Évidemment !  Schnaps et Coca, très bon mélange !  Tous les copains en boivent.  C’est Marek qui me l’a fait boire en premier…

-          Je ne veux pas le croire !

 

Pétra s’est laissé entraîner.  Elle a goûté à la mixture trop corsée d’Erjon.  Elle est dans la salle de bain et a vomi avant d’avoir pu atteindre la cuvette des WC !

Erjon a déjà sorti torchon, seau et raclette et attend qu’elle veuille bien quitter la salle de bain où elle traîne…  Il s’inquiète, l’heure avance et ses parents ne vont plus tarder

Soudain un cri !

Pétra s’est enfermée sans le savoir avec Carolus !  Celui-ci lèche avec régal ce qu’elle a régurgité accidentellement autour de la cuvette…

-          Erjon !  Ton rat, il…  C’est dégoûtant ! 

-          Ouvre, Pétra !  Mes parents arrivent !  

-          Chasse ce rat et laisse-moi finir de me rafraîchir…

-          Je dois nettoyer… 

-          C’est la première et dernière fois que je viens chez toi !

 

La porte de la salle de bain ouverte, Carolus cesse de se régaler et s’échappe rapidement.  Pétra qui a enlevé sa robe, la nettoie dans le lavabo.  Elle est en sous-vêtements, petit slip et mini soutien-gorge couvrant une poitrine à peine naissante…

Erjon reste pétrifié, gêné, le visage écarlate, incapable de maîtriser un début d’érection, la première causée par une autre image que celle des catalogues de vente par correspondance de lingerie féminine envoyés régulièrement à sa mère…

Pétra l’aperçoit dans le miroir, se retourne vers lui, effrontée :

-          Tu n’as jamais vu une fille ?

-          Non !  Enfin si…  Euh…

-          Tu ne diras rien, d’accord ?  Il marche comment ce sèche-linge, tu le sais ?

Erjon se précipite vers la machine, y glisse la robe et la met en marche, fonction séchage coton !

Pendant ce temps, Pétra remise de ses nausées, passe en revue les flacons de parfum exposés sur une étagère.

-          Wouah !  Ta mère en a une collection !  Elle a même du Chanel N°5, ça vaut une fortune !  Je peux sentir ?

Elle se saisit du lourd flacon et l’ouvre maladroitement. Voulant rattraper le bouchon qui s’échappe, elle heurte la bouteille contre le lavabo.  Le flacon explose et répand ses effluves précieux qui peinent à couvrir les relents de vomi !  Erjon hurle de colère et la pousse brutalement hors de la pièce.  La machine avec la robe tourne toujours…

C’est à cet instant que la porte de l’appartement s’ouvre et laisse passer les parents du garçon.

-          Que se passe-t-il ici ?  De l’alcool, bravo !  Et c’est quoi cette odeur ?

Pétra, en petite tenue, pleurniche et tente maladroitement de masquer sa presque nudité.  Erjon est dans la salle d’eau à nettoyer les dégâts…

-          Erjon !  Ici !  Immédiatement !

-          Je peux tout expliquer…  C’est de ma faute…

 

Affublée de sa robe tout juste essorée mais chiffonnée, Pétra quitte l’appartement, prend l’ascenseur pour redescendre chez ses parents, les concierges, honteuse et pleine de ressentiments envers elle-même pour n’avoir pu refuser de boire la mixture d’Erjon…

Celui-ci, après avoir été tancé vertement par son père, subit maintenant les doléances de sa mère pour la perte de son Chanel N°5 qu’elle n’est pas près de pouvoir remplacer vu son coût prohibitif…

Entre rage et dépit, Erjon se promet de ne pas renouveler de si tôt une pareille invitation…

 

Chapitre 3

 

- La connaissance, c’est se libérer de l’esclavage et de la tyrannie.  Toi qui as connu le communisme, tu dois t’en réjouir, non ?

- Oui mais ici tout est plus difficile, plus dur, plus cher !  Les gens sont plus égoïstes aussi, Monsieur !

- Tu as sans doute raison, Erjon, mais comme l’a écrit Victor Hugo, « les oiseaux ne volent bien que contre le vent » ! 

- Les écrivains ont de ces formules…

- C’est vrai !  Pour tout et son contraire !  C’est un des messages de la pièce de Shakespeare. 

Les mots résonnent dans la grande salle où les chaises s’entassent le long d’un mur.

- Ce sera tout pour aujourd’hui !  La semaine prochaine, la répétition de la pièce que vous allez jouer à la fin de l’année scolaire, se fera sans texte en main, compris ?  Il est grand temps que vous commenciez à connaître vos répliques par cœur !  

Les jeunes membres du club scolaire de théâtre applaudissent leur metteur en scène, Monsieur Glück, et se ruent vers le vestiaire de la salle de gymnastique qui sert à l’occasion de salle des fêtes.  Une scène et des coulisses occupent le fond de la salle…

Ernest Glück retient Erjon qui, contrairement à son habitude, était resté distrait et pensif depuis le début de la répétition.

- Un problème, Erjon ?

 

 

Marek lace ses baskets et lève les yeux vers Erjon qui entre dans le vestiaire presque désert maintenant.

- T’as causé de quoi avec Glück ?

- Oh de rien…  De la pièce…

- Prends-moi pour un con !

- De l’après-midi avec Pétra, voilà !

 

Gêné, Erjon ouvre l’armoire métallique qu’il partage avec son ami.  Il reste pétrifié.  Une écharpe bleue pend entre leurs t-shirts…

- Pourquoi tu as fait ça ?

- J’ai dû déplacer ton sac, Erjon, et je l’ai trouvée roulée en boule dans un emballage cadeau déchiré…

- Je voulais la lui offrir mais je n’ai pas pu…  La couleur me fait penser à ses yeux…  Je ne suis pas sûr que Pétra l’accepte encore…

- Oh, je crois que si !  C’est son père qui l’empêche de sortir en-dehors des cours.  Elle ne rêve que de toi.  Elle sait que tu ne lui voulais pas de mal.  Elle est convaincue de ta loyauté à son égard.  Descend de ton nuage et débrouille-toi pour lui parler !

 

 

Les rumeurs sont  revenues aux oreilles des parents d’Erjon.  Il comprend maintenant la tension qui règne au sein de la famille depuis quelque temps…

La première le concerne.  À quinze ans, il aurait tenté d’abuser de la fille du concierge.  Elle a été découverte à moitié nue et droguée !  Sachant ce qui s’est réellement passé, les parents d’Erjon, malgré la honte, sont sereins à ce propos.

Par contre, la  seconde les concerne eux même et les touche de près.

Le concierge qui s’est renseigné à droite et à gauche avec un acharnement haineux, a appris que la mère du « violeur » avait collaboré avec la Stasi !  De l’or en barre pour venger sa fille !  Il ne s’est pas gêné pour le faire.  Là aussi, il a lancé la rumeur !

 

La direction du Zoo, informée anonymement, a convoquée la maman d’Erjon pour connaître le fin mot de cette dénonciation sachant pourtant que cette pratique est l’occupation favorite de bien des tarés depuis la chute du mur...

- Oui !  Comme des milliers de femmes sans travail à l’époque, j’ai dû épier des voisins un peu réfractaires et remettre un rapport hebdomadaire sur les visites qu’ils recevaient.  Rien de plus.  Ils n’ont d’ailleurs pas été inquiétés outre-mesure…  Je n’ai jamais été un agent officiel de la Stasi.  J’étais simplement, mais impérativement, comme beaucoup d’autres, invitée à remplir mon « devoir de citoyenne ».

 

Le père d’Erjon est unanimement bien considéré à la tête du Service des immondices de la capitale réunifiée.  Cependant, certains ne peuvent croire qu’un mari ait pu ignorer totalement les activités de sa femme.  Il a donc également été brièvement auditionné par son administration.  La ville de Berlin, pareillement informée anonymement, n’a pas bronché, elle accède aisément aux dossiers de la Stasi récupérés par le Ministère de l’Intérieur, et n’a rien trouvé de probant. 

Un de ses collègues l’a cependant brocardé :

- Il n’y a pas de fumée sans feu, « très cher CAMARADE » !

 

Chapitre 4

 

Erjon et Marek mangent un peperburger acheté au marchand ambulant du Skatepark communal.  Pour une fois, les voyous monopolisateurs ne sont pas présents et les rampes sont envahies par des jeunes plus ou moins débutants... 

- Tiens !  Qui voilà ?  Ne serait-ce pas notre douce Pétra avec une jolie écharpe autour du cou ?

- C’est bon, Marek ! 

- Salut les garçons !

- Une nouvelle écharpe, Pétra chérie ?

- Oh, c’est bon, Marek ! répète Erjon !

- Je l’ai trouvée accrochée à mon porte-manteau à l’Oberschule…  Merci Erjon !

 Pétra claque un bisou sonore sur la joue d’Erjon qui rougit et se tortille, gêné.

Elle a réussi à échapper à l’attention de son père qui lui défend toujours de voir ses amis.  Son paternel rêve pourtant d’apprendre si les rumeurs qu’il a lancées et ses lettres anonymes ont eu les répercussions désirées.  Les rumeurs, il en est sûr, ont dû faire leur chemin…

Il sait qu’Erjon a été appelé à la direction de son établissement.  Explication et témoignage de Pétra elle-même, aucune suite officielle !  Cependant le mal était fait et, depuis, Erjon est l’objet de moqueries quand ce n’est pas d’insultes et de reproches d’autant plus virulents qu’ils viennent de condisciples admiratifs ou envieux…  

Quant à Pétra, c’est l’image d’une fille facile qu’elle trimbale maintenant bien malgré elle…

 

 

Ernst Glück retient Erjon à la fin de son cours d’algèbre.  Cette fois ce n’est pas pour expliquer l’une ou l’autre équation, non, il lui offre une petite boite noire garnie d’un triangle doré sur le dessus.

- Tu brilles dans toutes les branches sauf dans la mienne ! 

- Désolé, Monsieur…

- Tu n’as pas à l’être, je comprends.  Je ne t’en veux pas, au contraire, j’apprécie tes efforts. Si tes condisciples en faisaient autant, je serais le plus heureux des profs.  Malheureusement c’est loin d’être le cas… 

- Je suis désolé, euh…

- Ne t’excuse pas !  Tu es talentueux.  Mes collègues sont unanimes, tu es intelligent.  Tu réussiras dans la vie. 

- Merci, Monsieur…

- À la fin de l’année, je quitte cet établissement pour un autre, à Potsdam…

- Ce n’est pas loin…

- On se reverra, c’est sûr.  En attendant, et c’est la première fois que je fais cela, pour t’encourager, voici un souvenir de ma part.  C’est un petit buste en onyx de…

- Shakespeare !

- Tu es un littéraire.  Je veux que chaque fois que ton regard tombe sur ce bibelot, tu te rappelles les efforts que tu as faits pour moi.  Je veux que tu les fasses pour le théâtre.  A défaut de réussir à être comédien, tu deviendras un bon prof de littérature ou de langues, selon ta prof d’allemand, Madame Knef…  Allez, file maintenant, tes potes vont s’inquiéter…

 

 

Il devrait se réjouir mais c’est le cœur lourd qu’Erjon rejoint Marek et Pétra…

- Alors ?

- J’ai reçu ça de Glück…

Pétra applaudit de joie tandis que Marek est plus circonspect.

- Un cadeau ?  Bizarre, non ?  T’es vraiment son chouchou !

- Oh, toi, tu vois le mal partout, Marek !

- Monsieur Glück, il nous quitte après la pièce… 

- Tant mieux !  J’espère que le nouveau prof de math cotera plus subtilement qu’en 10, 5 ou zéro !

- Marek, je te déteste quand tu parles comme ça !  Regarde Erjon, il est tout chamboulé !

- Oh, le triste chouchou qui sera loin de son bonheur (Glück) préféré !

- Marek, je te hais !

- Je sais, ma chérie, je sais.  Tu n’as d’yeux que pour ton malheureux petit « violeur » !

Erjon décroche un direct sur le nez de Marek surpris ! 

Jamais, il n’y a eu de dispute entre ces amis d’enfance.  Pétra est pétrifiée, horrifiée.  La chemise de Marek se couvre de sang…

- Désolé Marek !  Je ne sais pas ce qui m’a pris mais tu es odieux !  C’est la première fois qu’on se tape dessus.  Je le regrette déjà !

- Tout ça, c’est à cause de toi !  Crache Marek en les quittant ! 

Erjon et Pétra se rapprochent insensiblement, se touchent du bout des doigts…

- Erjon, ta main !  Tu saignes…

 

Chapitre 5

 

- Je sais qu’à l’Oberschule on t’apprend l’esprit critique mais nous ne pouvons pas tout remettre en cause ! 

- Pourtant, ça a été possible là d’où on vient…

- Erjon, dans la vie capitaliste, c’est beaucoup plus difficile.  Ici, il n’y a pas de morale ou de pouvoir démocratique.  Tout est plus… flou !  On ne sait même pas qui détient réellement le pouvoir !

- Mais papa, Monsieur Glück nous dit que partout et toujours, on doit se dresser contre l’ordre établi, quel qu’il soit.  Il appelle ça « vivre debout » !

- Ton Glück n’est pas la meilleure personne qui soit !  Il t’a particulièrement à la bonne, non ?  Il ne t’a jamais touché ?  Serré contre lui ?

- Non !  Jamais !  Qu’est-ce que tu racontes ?

- Rien !  Oublie !  De toute façon, il débarrasse bientôt le plancher ! 

 

 

Erjon a seize ans aujourd’hui.  Des mois ont passés depuis l’incident de la cuite de Pétra.  Après un temps de moqueries, tout le monde l’a oublié.  Oublié, vraiment ?  C’est sans compter avec le père de la jeune fille !  Ulcéré de voir que ses lettres de dénonciation n’ont rien donné officiellement alors qu’il a lui-même perdu ses parents dans les « couloirs » de la Stasi, il s’obstine à distiller son fiel délateur dans le quartier de sorte que les parents d’Erjon se sentent ostracisés.

La maman d’Erjon résiste aux remarques désobligeantes et aux sous-entendus culpabilisants du voisinage mais cela lui devient de plus en plus difficile à supporter.

Son père, dont l’image est écornée depuis la remarque insidieuse d’un subordonné, subit des ricanements sur son passage et craint tous les jours pour son emploi…  « Comment, ce mari a-t-il pu se laisser berner par sa femme ?  C’est indigne d’un homme qui se respecte !  Et puis,  comment a-t-il pu accéder à ce poste important ?  Est-il digne de confiance ? »…   

Se sentant injustement déjugé par ses collègues, il s’est mis à boire, en cachette d’abord puis ouvertement à la sortie du travail.  Cela n’a pas arrangé les critiques ni la vie conjugale…

 

 

- Erjon, Marek voudrait te parler…

- Après un an de silence ?

- C’est ton anniversaire !  Il voudrait s’excuser.  Il regrette ses paroles et plus encore, votre bagarre !  Cette dispute l’a marqué plus que le coup qui lui a cassé le nez…

- Pourquoi ne vient-il pas le dire lui-même ?

- Il  est là !  Il t’attend à l’entrée du parc…

- Pétra !  Ce n’est pas à moi d’aller vers lui !  Qu’il vienne !  …Oh et puis merde !

Erjon court vers son ami qu’il n’a pas vu depuis l’altercation.  Ils tombent dans les bras l’un de l’autre en pleurant comme des enfants.  Pétra pleure de concert !

- Qu’est ce qu’on est con, parfois…

- Vous ?  Parfois ?  Toujours, les mecs !

- Oh écoute-là, la môme !  Et elle ?  Jamais peut-être ?

Après les pleurs, les grandes claques dans le dos et le rire, fou, inextinguible, de pur bonheur !  Sous un soleil tout aussi radieux, le trio pénètre dans le Skatepark en espérant ne pas voir les voyous.

- Erjon !  Tu te souviens de ceci ?

Marek sort une petite voiture jaune de sa poche.  Une Porsche Dinky-Toys griffée !

- Marek !  Tu l’as toujours ?

- C’est quoi, les mecs ?  Montrez !

- Un mauvais souvenir pour Erjon !

- Racontez-moi…

Erjon se rembrunit.

- Quand on est arrivé à Berlin et grâce aux nouveaux boulots, mes parents ont décidé de remplacer leur vieille Trabant par une nouvelle voiture, occidentale, sportive !  Naïvement, ils ont cru pouvoir s’offrir la Porsche de leur rêve !  Hélas, ils ont vite déchanté !  Ils sont rentrés à la maison et m’ont annoncé triomphalement :

- La Porsche, on l’a trouvée !  Voilà, elle est pour toi, Erjon !

- Cruelle déception !  Je me réjouissais à l’avance de pouvoir en jeter plein la vue au village de mon enfance et à l’Oberschule !

- Tu es aussi naïf que tes parents !

- Pétra !  Faut nous comprendre !  D’où on vient…

- Le « rêve » du capitalisme, oui, on vous a bassinés avec ça toute votre vie, en RDA…

 

Chapitre 6

 

Le temps a passé…

Assis sur le gazon du Skatepark, un Erjon plus mûr et songeur est surpris par Pétra qui passait par hasard…

- Toi, Erjon ?  Je ne me trompe pas ?  Tu as vingt ans maintenant, n’est-ce pas ?  Je te reconnais à peine.  Je suis heureuse de te revoir…

- Bof !

- Tu es de retour dans le quartier ?

- Ici ou ailleurs, peu importe…  Je cherche un logement.  Un boulot aussi... 

- Mon père ne va pas être heureux de te savoir dans les environs…

- À cause de lui, mes parents sont morts et ma vie bouleversée ! marmonne Erjon.

Pétra se renfrogne.  Aucun habitant du quartier n’ignore ce qui s’est passé !

Incapable de résister à la pression subie au travail et à la déchéance de son mari, la mère d’Erjon s’est pendue au lustre du salon le jour où son mari a fait une ultime crise cardiaque dans son coma éthylique ! 

Quelques temps après, Erjon réduisait en cendres la voiture du concierge, le père de Pétra, après l’avoir entendu se vanter d’« avoir éliminé les communistes de malheur, parents du violeur de sa fille » !

- Que vas-tu faire maintenant que tu es libre ?

- Je ne sais pas, on verra bien…

- Avec Marek, je peux t’aider…

- Tu n’as jamais répondu à mes lettres !  Au début de ma peine, je t’écrivais tous les jours…  Aucune réponse !  Au bout d’une année à espérer un mot, un signe, rien !  J’ai arrêté d’écrire…

- Je n’ai jamais rien reçu, je te le jure !

- Encore ton père, je suppose !

- C’est vrai qu’il attend tous les jours la tournée du facteur et redistribue lui-même le courrier dans les boîtes aux lettres de l’immeuble…

Pétra triture son annulaire gauche et tente de masquer l’anneau en or qui le garnit.

- Une alliance ?

- …Oui…  Je suis mariée… depuis deux mois…  avec Marek !

- Ah ?  Bof !  …Moi aussi !  Avec la fille de ma famille d’accueil !  Je… enfin, elle s’est fait faire un gosse, la salope !  Rien que pour échapper à ses parents, tu te rends compte !   Vous êtes heureux, vous ?  Oui je le suppose…

- Oh Erjon !  Comme je regrette tout ce qui est arrivé…

- Bah !  Je ne suis plus libre de toute façon.  Le gosse porte mon nom même si je ne suis pas sûr d’en être le père !

 

 

Cinq ans après cette rencontre dans la verdure du Tiergarten, Erjon, lâché par sa femme volage, se retrouve seul avec le lardon pleurnichard !  S’il avait su, il l’aurait également abandonné…  Cette présence lui pèse lourdement et le paralyse dans ses entreprises. 

- Quand vas-tu cesser de beugler et de courir ?  J’en ai marre, tu entends ?  Je n’en peux plus !

Le gosse, terrorisé ou provocateur, hurle de plus belle.

- Ta gueule ! Ferme-la !  Si tu ne cesses pas, je te dépose sous n’importe quel pont où tu pourras gueuler tout ton saoul !

Erjon tire le rideau qui divise le petit studio qu’ils habitent provisoirement et se concentre sur la malle qui lui reste de son passé.  En vue d’un énième déménagement, il trie et jette ce qui l’encombre inutilement.

- Oh ! Le cadeau de Monsieur Glück…

Il ouvre la boite ornée d’un triangle doré.

- Ce triangle !  Ça aussi, c’est un ratage !  Je n’ai pas compris que les deux vieux qui étaient venus pour un entretien, c’était en vue de mon initiation personnelle à la franc-maçonnerie.  Merci Monsieur Glück mais j’ai foiré l’entrevue !  Vous auriez pu me prévenir de leur visite et de son motif…

Dans le fond de la boite sous le petit buste en onyx de Shakespeare, une photo pliée en quatre : un trio d’amis à une époque dont il ne reste qu’une nostalgie désespérée…

- Oh fils !  Tu gueules encore ?   ARRÊTE,  PITIÉ !

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