Bleu et Souvenir dû à un Accessoire vestimentaire
- La connaissance, c’est se libérer de l’esclavage et de la tyrannie. Toi qui as connu le communisme, tu dois t’en réjouir, non ?
- Oui mais tout est plus difficile, plus dur, plus cher ! Les gens sont plus égoïstes aussi, Monsieur !
- Tu as sans doute raison, Erjon, mais comme l’a écrit Victor Hugo, « les oiseaux ne volent bien que contre le vent » !
- Les écrivains ont de ces formules…
- C’est vrai, pour tout et son contraire ! C’est un des messages de la pièce de Shakespeare.
Les mots résonnent dans la grande salle où les chaises s’entassent tout le long d’un mur.
- Ce sera tout pour aujourd’hui ! La semaine prochaine, la répétition de la pièce que vous allez jouer à la fin de l’année scolaire, se fera sans texte en main, compris ? Il est temps que vous commenciez à connaître vos répliques par cœur !
Les jeunes membres du club scolaire de théâtre applaudissent leur metteur en scène, Monsieur Glück, pour le remercier et se ruent vers le vestiaire de la salle de gymnastique qui sert à l’occasion de salle des fêtes. Une scène et des coulisses dont bien des petites structures de spectacles aimeraient disposer occupent le fond de la salle…
Ernest Glück retient Erjon qui, contrairement à son habitude, était resté distrait, pensif, absent depuis le début de la répétition.
- Un problème, Erjon ?
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Marek lace ses baskets et lève les yeux vers Erjon qui entre dans le vestiaire presque désert maintenant.
- T’as causé de quoi avec Glück ?
- Oh de rien… De la pièce…
- Prend-moi pour un con !
- De l’après-midi avec Pétra, voilà !
Gêné, Erjon ouvre l’armoire métallique qu’il partage avec son ami. Il reste pétrifié. Une écharpe rose pend entre leurs t-shirts…
- Pourquoi tu as fait ça ?
- J’ai dû déplacer ton sac, Erjon, et je l’ai trouvée roulée en boule près d’un emballage cadeau déchiré…
- Je voulais lui offrir mais je n’ai pas pu… La couleur me fait penser à elle… Je ne suis pas sûr que Pétra l’accepte encore…
- Oh, je crois que si ! C’est son père qui l’empêche de sortir en dehors des cours. Elle ne rêve que de toi. Elle sait que tu ne lui voulais pas de mal. Elle est convaincue de ta loyauté à son égard. Descend de ton nuage et débrouille-toi pour lui parler !
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Les rumeurs sont revenues aux oreilles de ses parents. Erjon comprend maintenant la tension qui règne au sein de sa famille depuis quelque temps…
La première le concerne. À quinze ans, il aurait tenté d’abuser de la fille du concierge. Elle a été découverte à moitié nue et droguée ! Sachant ce qui s’est réellement passé, les parents d’Erjon, malgré la honte, sont sereins à ce propos.
Par contre, la seconde les concerne et les touche de près.
Le concierge qui s’est longuement renseigné à droite et à gauche, a appris que la mère du « violeur » avait collaboré avec la Stasi ! De l’or en barre pour venger sa fille et il ne s’est pas gêné pour le faire !
La direction du Zoo, informée anonymement, l’a convoquée pour connaître le fin mot de cette dénonciation sachant que cette pratique est l’occupation favorite de bien des tarés depuis la chute du mur...
- Oui ! Comme des milliers de femmes sans travail à l’époque, j’ai dû épier des voisins un peu réfractaires et remettre un rapport hebdomadaire sur les visites qu’ils recevaient. Rien de plus. Ils n’ont d’ailleurs pas été inquiétés outre-mesure… Je n’ai jamais été un agent officiel de la Stasi. J’étais simplement, mais impérieusement, comme beaucoup d’autres, invitée à remplir mon devoir de citoyenne.
La ville de Berlin, informée de la même manière anonyme, n’a pas bronché. Son administration accède aisément aux dossiers de la Stasi récupérés par le Ministère de l’Intérieur, et n’a rien trouvé de probant. Le père d’Erjon est unanimement bien considéré et son efficacité à la tête du Service des immondices particulièrement appréciée.
Un de ses collègues l’a cependant alerté en plaisantant :
- Il n’y a pas de fumée sans feu, CAMARADE !
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